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La Revue l'Educateur
Dossier : Une rentrée qui n’en finit pas…

Yann Bruyère
Professeur des écoles, Le Mans
Le métier de professeur des écoles devient un travail d’équipe. C’est le directeur, qui n’est pas un supérieur hiérarchique, qui a la lourde tâche d’animer l’équipe tout en assumant les obligations administratives liées à la vie de l’école. Mission impossible ?
Au risque d’avoir quelques dossiers de retard à la parution de ce texte, je souhaiterais témoigner des difficultés que je peux avoir à exercer mon autonomie dans ma nouvelle pratique professionnelle de directeur d’école élémentaire par intérim. Un certain nombre de facteurs, en effet, rendent le métier difficile et renforcent cette impression.


Des représentations initiales
Lorsque j’ai accepté de faire fonction de directeur d’une école élémentaire de neuf classes dès le début de ma deuxième année d’enseignement, j’avais en tête un certain nombre d’espoirs et d’envies. Par ailleurs, je me faisais une représentation du métier qui correspondait à mes aspirations. Impulser une dynamique, prendre part à la réflexion collective sur le projet pédagogique de l’école, servir de médiateur lors de situations difficiles, aider les élèves à trouver leur place à l’école, autant de représentations qui me laissaient à penser que ce métier serait pour moi.
Tout naturellement, j’avais fantasmé les réussites mais manqué d’envisager toutes les réalités. Et lorsque le premier parent d’élève entra dans le bureau, je me suis senti démuni malgré les regards bienveillants des collègues que j’apercevais par la vitre de la porte de mon bureau.
Il ne s’agit pas pour autant de noircir le tableau car bien heureusement, il y a de nombreux motifs de satisfactions. Et en écrivant de texte, je souhaite témoigner de mes difficultés, envisager les pistes qui en viendraient peut-être à bout et susciter éventuellement des vocations. A l’heure où pénurie de directeurs est alarmante, certains collègues peuvent en effet retrouver dans mes difficultés le fondement de leurs craintes à l’égard de la fonction, et se sentir alors rassurés de voir qu’on peut les dépasser et garder le moral.
Un peu de temps
La première difficulté est la gestion du temps. Mes fonctions dans une école de neuf classes située en zone d’éducation prioritaire me permettent de bénéficier d’une décharge de deux jours et quart par semaine.
Le manque de temps mine le travail des directeurs qui doivent en permanence lutter contre le retard. Retard pour envoyer des papiers qui sont arrivés trop tard et qu’il fallait pour hier, retard à une réunion parce qu’une autre chevauchait la première, retard pour rendre le projet d’école parce que le temps de concertation pour le préparer était trop court… Depuis la rentrée, je vis sans cesse avec la frustration du travail bâclé. J’ai l’impression de ne pas aller au bout de ce que j’entreprends faute de temps. J’ai de nombreuses idées que je ne peux pas mettre en œuvre et dont je ne peux même pas discuter avec les collègues faute de temps. D’aucuns objecteront que je débute dans le métier et que cela doit se tasser petit à petit mais je sais qu’il n’en est rien pour en avoir discuté avec de nombreux collègues directeurs.
Le seul moyen pour donner envie de prendre cette fonction c’est de lui donner du temps.
Il y a plusieurs solutions envisageables à cet effet :
- Décharger des taches administratives les directeurs en embauchant du personnel destiné à cela (emploi jeune…) ;
- Donner plus de temps de décharge aux directeurs ;
- Inciter institutionnellement les directeurs à prendre du temps pour la réflexion ;
J’insiste sur ce dernier point qui me semble fondamental. Il est important que les directeurs puissent prendre du temps pour réfléchir à leur métier. Se tenir informé des nouvelles dispositions réglementaires, se documenter pour concevoir ou adapter des dispositifs pédagogiques ou d’organisation d’école, les reformuler et les présenter à leurs collègues, me semblent des taches qui permettront au directeur de remplir sa fonction d’animateur de l’équipe pédagogique.
Chez les maitres formateurs, il existe deux heures hebdomadaires de documentation et de formation personnelle, je pense qu’un temps similaire devrait exister pour les directeurs.
Un rapport hiérarchique serein
Par ailleurs, un des enjeux de la politique du travail en équipe, c’est à mon avis de se débarrasser de l’ambigüité des relations avec l’inspecteur de l’Education nationale. Le travail en équipe passe aussi par un travail avec la circonscription, lequel doit s’affranchir des craintes liées au regard de l’évaluateur. Quelque part, il faudrait appliquer à nous-mêmes ce que nous demandons à nos élèves. Nous souhaitons tous qu’ils puissent discuter avec nous sans qu’ils aient toujours la crainte d’être jugés. Il faudrait que nous puissions bénéficier de la même liberté avec notre hiérarchie. Le rôle du directeur doit être réaffirmé dans ce sens et celui des IEN également. Il est parfois frustrant de servir de moteur au travail de l’équipe des enseignants et d’un autre côté de faire le lien, pourtant nécessaire, avec la hiérarchie et ainsi de scléroser un peu le débat dans l’équipe parce que le regard de I’IEN n’est pas loin. Il faut comprendre qu’on est tous dans la même institution et que notre seul souci doit être de faire progresser les élèves, quelle que soit notre place dans cette institution. Cela, d’ailleurs, est facilité lorsque le directeur est chargé de classe. Il reste en contact avec les élèves et reste ainsi ancré dans la réalité quotidienne des enseignants dont il partage les aspirations. Il ne s’éloigne pas des élèves dont il assume la responsabilité. En quelque sorte, on pourrait dire qu’il anime l’équipe pédagogique «en connaissance de cause ». Il aborde ainsi son rôle par tous les aspects qui le caractérisent : administratifs, pédagogiques, relationnels, etc. D’aucuns penseront que c’est en contradiction avec le fait de demander du temps pour la direction. Mais je pense, au contraire, qu’il faut réussir à concilier les deux.
Des familles en confiance
Cela m’amène à considérer un dernier aspect de mes difficultés en ce début d’année. Les relations que le directeur entretient avec les élèves et leurs parents sont déterminantes pour la réussite du projet éducatif. Ma perception des familles a évolué, pour deux raisons essentielles : mon rôle de directeur m’amène à rencontrer les parents pour d’autres sujets que les résultats scolaires de leur enfant, et la situation de l’école dans un quartier de ZEP me fait pénétrer parfois au cœur des difficultés sociales de certaines familles qui rejaillissent immanquablement sur la vie scolaire de leurs enfants. J’ai souvent du mal à percevoir finement la frontière qui peut exister entre mon rôle institutionnel et un rôle d’écoute ou parfois de conseil envers des familles qui sont dans des situations difficiles que je n’ai jamais vécues et que j’appréhende assez mal du fait de ma « trop » courte expérience, de ma non-formation dans ce domaine et de mon histoire personnelle. Je ressens à ce propos une difficulté des familles à me faire confiance et, dans une plus large mesure, à faire confiance à l’équipe, formée de jeunes enseignants pour la plupart. Ne devons-nous compter que sur le « fameux » enthousiasme de la jeunesse ? Je crains que cela ne soit pas suffisant, il ne permet pas toujours d’apporter les bonnes réponses. La volonté de bien faire et le sérieux professionnel sont des atouts déterminants dans le métier mais qui ne compensent qu’à peine le manque d’expérience et de formation. N’ayant pas connu la formation initiale des directeurs (qui dure cinq semaines) puisque je n’ai participé qu’à un stage SOS directeur de deux jours, je ne peux pas préjuger de sa pertinence, en revanche je suis persuadé qu’elle doit contenir une composante « relations humaines » très forte. La difficulté n’est pas dans la gestion administrative de l’école. Tout le monde peut apprendre facilement à faire des comptes de coopérative et à tenir un registre matricule. Mais il est très difficile de se retrouver au centre de la communauté éducative, et j’emploie ici l’expression dans son acceptation la plus large : enseignants, parents, administration, commune, partenaires associatifs, justice, partenaires sociaux….
Le discours doit toujours être adapté en fonction de l’interlocuteur, et là ou l’enseignant d’une classe n’a que peu d’interlocuteurs différents, le nouveau directeur se voit plongé dans un bain bouillonnant dont il s’agit de tirer le meilleur pour aider les élèves dans leur vie d’écolier puisque c’est bien là l’enjeu, ne l’oublions pas. C’est d’ailleurs parfois difficile de ne pas oublier l’élève, préoccupé qu’on est par l’ampleur de la tâche. Le moindre de nos actes doit être guidé par la volonté d’aider les élèves d’une manière ou d’une autre.
Pourquoi me sens-je privé de mon autonomie ? Parce qu’un certain nombre de choses m’obligent à agir avec précipitation, dans l’urgence et qu’il est très rare que je puisse prendre le temps de la réflexion. Ce temps si rare après lequel je cours sans cesse et dont le manque me prive de la liberté de penser pour agir. Nous sommes dans une situation pénible ou pour gérer une école, on prend sur soi d’accepter la frustration du travail bâclé. Cela ne me convient pas. J’aspire à trouver des solutions dans les années à venir, soit que je les aurai construites moi-même, soit que d’autres l’auront fait pour moi, je pense en particulier à l’institution qui a un certain nombre de cartes en mains.

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