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La Revue l'Educateur
Dossier : Apprendre la géographie sur le terrain

Mais ne pouvons- nous pas nous demander si, par exemple la géographie, peut vraiment s’apprendre sans qu’on aille régulièrement « sur le terrain ». Un témoignage bien en phase finalement avec les espoirs soulève lors du colloque sur les lycées, espoirs de produire à l’école d’autres types de rapport aux savoirs.


Mon goût pour la géographie s’est considérablement renforcé lors des« excusions de géographie »organisées par l’institut de géographie de. J’y prenais un grand plaisir à retrouver, dans la réalité, ce que j’apprenais en théorie à observer un paysage , à déceler les informations que celui-ci cochait, à rencontrer des acteurs de la vie économique et sociale, J’ai souhaité partager ce plaisir avec mes élèves de lycée. Ce texte présente le bilan d’une quinzaine de stages de géographie d’une semaine réalisés avec des classes entières.


Un objectif prioritaire : faire de la géographie

Il a toujours été clair pour mes élèves que l’objectif de connaissances était placé en position centrale. Cela correspond à l’image- idéalisée- que je me suis construite de mon rôle d’enseignant en géographie et que formule ph Pinchemel :
Cette éducation géographique est :
- une éducation à l’intelligence du proche et du lointain, à la compréhension de l’ailleurs et de l’autre certes, mais aussi du lieu qui nous porte et de notre proche environnement, de notre proche voisin ;
- une éducation à la sympathie au sens fort, avec tous les lieux et territoires et avec leurs habitants…
-…un éveil à la conscience géographique à la responsabilité de chaque habitant de la terre, à la solidarité entre chaque lieu, entre les choses et les êtres.
Ces stages ne sont pas des annexes ludiques et plus légères de mon enseignement, Ils sont un temps fort, essentiel à la formation des élèves et donc « obligatoires ». Cela implique qu’ils soient à faible coût. Cela m’a conduit à choisir des structures offrant la possibilité de prendre en charge les repas. De plus. Cela sort le groupe d’une logique de consommation et permet de multiplier les prises de responsabilité.

Organiser le stage autour d’une problématique
Pour susciter la curiosité, j’ai toujours placé les élèves face à des problèmes
géographiques complexes à propos desquels ils puissent rencontrer des personnes animées de points de vue contradictoires.
Voici quelques exemples :
-Quel tourisme dans une région «écologiquement fragile » ?
Quel avenir pour l’agriculture : production ou entretien du paysage pour le tourisme ?.
Les élèves ont ainsi la possibilité de percevoir, la complexité des territoires et de s’initier à des formes de causalité moins linéaires. Ainsi, travaillant dans la région, ils ont pu mettre en place et schématiser le raisonnement suivant qui est déjà une approche d’un raisonnement systémique.

Identifier les acteurs et la diversité de leurs approches

Il peut s’agir d’acteurs du passé, dans ce cas, le paysage, les écomusées," les érudits locaux "peuvent permettre de les découvrir. Pour les transformations en cours, il est intéressant de montrer les conflits d’intérêt qui opposent ces acteurs, de faire apparaître les différences de perception du territoire qui en résultent.
Il ne s’agit pas d’organiser des confrontations directes mais d’amener les élèves à entendre et à comprendre successivement différents points de vue .Cette étape crée les conditions nécessaires à une prise de distance critique.
Les élèves réalisent ainsi qu’il sont partie prenante de l’espace où ils vivent. Ils rencontrent des personnes qui jettent un regard lucide ou passionné sur la société ou ils vivent, qui ouvrent des voies nouvelles, inventent leur vie ou s’efforcent de mettre en accord leurs idées et leur pratique.A travers cette accroche de la géographie, j’espère offrir aux élèves une image à la fois plus humaine et plus scientifique de cette discipline.
De tels stages impliquent un encadrement à plusieurs, occasion de mettre en place des approches pluridisciplinaires. Ainsi, à valensole 1979, avec un collègue d’économie, nous nous avons étudié la politique des prix agricoles de la CEE et interrogé les agriculteurs sur l’application de cette politique et ses conséquences. Nous avons aussi à Banon , avec un professeur de français, réalisé une étude géographique du" pays de Giono ".Les élèves ont aussi réalisé une nouvelle à la manière de Giono en s’inspirant des paysages et des personnages rencontrés . Avec les professeurs d’EPS, la pratique de sports de pleine nature convient bien pour conserver la cohérence du projet.

Les élèves construisent une présentation de ce qu’ils ont appris

Nous avons mis en pace une organisation pédagogique qui permet à chaque élève de prendre part à la réflexion. Pour cela, nous les invitons à construire une soirée de présentation de ce qu’ils ont appris. La moitié des élèves produit un exposé oral et l’autre moitié construit une exposition présentant aux personnes qu’ils ont eu l’occasion de rencontrer, les résultats de leurs recherches. Ce travail est réalisé par de petites équipes de trois à quatre élèves. Pour les exposés oraux les consignes sont les suivantes :
L’exposé ne doit pas dépasser trente minutes. Chaque élève est tenu de prendre la parole. Cette" conférence " est précédée par la présentation de l’exposition réalisée par les autres équipes. A la fin de la séance, les invités posent des questions. Ils peuvent nuancer, rectifier les remarques faites par les élèves. Le tout se termine autour d’un apéritif où les discussions peuvent se poursuivre de manière moins formelle.
La présence de cet objectif final rejaillit toujours sur la qualité du travail effectué tout au long du stage. Face à ce travail, la motivation est très forte et le" stress" tout autant. Notre rôle d’enseignant a surtout consisté à aider les élèves à présenter un " produit " pas assez achevé à leur goût , à maintenir les règles impliquant la participation de tous à l’exposé oral ( en effet, certains se disaient prêts à laisser leur place à d’autres , plus à l’aise, au nom de la recherche de la qualité .

Des occasions de travailler de manière autonome

Les rencontres avec les habitants occupent donc une place très importante. J’ai évité tout face à face entre trente élèves et un habitant en présence d’un enseignant. Cela tourne souvent au dialogue entre" adultes "par-dessus la tète des élèves. Nous n’avons donc jamais participé aux enquêtes. En revanche, elles ont été longuement préparées et minutieusement analysées avec les élèves, les entretiens, qui durent d’une à deux heures se finissent parfois de manière très conviviale par des échanges plus informels autour d’un café.
Mais ces rencontres sont "une prise de risques". Il faut être sûr que tous- et pas seulement quelques -uns- soient intéressés. Cela implique que chacun soit placé en situation de responsabilité. Nous avons, mis en place l’organisation suivante. Les équipes de rédaction chargées de réaliser, soit l’exposé oral soit l’exposition, sont l’unité de base. Nous proposons à ces équipes quatre lieux simultanés d’enquête. Chaque équipe doit alors s’arranger pour avoir un de ses membres" sur le coup " Les équipes d’enquête sont donc formées par un élève de chaque équipe de rédaction.
Exemple : personnes enquêtées lors de la journée sur l’avenir de l’agriculture
dans la vallée.
- un éleveur âgé, un jeune agriculteur (vaches laitières)
-un éleveur de mouton (pour la viande)
- un jeune éleveur (vaches laitières)
Cette organisation a deux autres avantages. Elle permet , à l’intérieur des équipes de rédaction , des confrontations intéressantes. Ici , les quatre agriculteurs n’envisageaient pas de la même façon l’avenir de l’agriculture dans la vallée ou les effets de la PAC. Elle permet ensuite un brassage des élèves , les équipes de rédaction sont constituées sur des bases affinitaires, les équipes d’enquêtes mélangent les élèves.

Exercer des responsabilités et apprendre à vivre ensemble

Le stage offre de multiples occasions d’exercer des responsabilités. La confection des repas, le ravitaillement, l’accueil des intervenants extérieurs, la trésorerie, les actions à mener avant le stage pour recueillir de l’argent, l’entretien du matériel et des locaux, l’organisation de la soirée finale avec les habitants , sont autant d’occasion de confier des rôles aux élèves .Nous faisans en sorte que chacun puisse avoir une responsabilité .Il faut cependant en préciser le contenu et savoir que cette prise de responsabilité peut s’accompagner de beaucoup de stress.
La complexité du travail proposé, la part importante des responsabilités confiées, l’intensité de la vie de groupe imposent la nécessité d’un moment de régulation quotidien. C’est un temps essentiel pour donner des points de repères nécessaires à l’harmonie de la vie de groupe comme à la réalisation du travail attendu. C’est aussi là le moment de construire des comportements "civiques " autour de trois règles :
1- Je prends la parole si le président de séance (qui peut être un élève) me la donne. .
2- Je ne coupe pas celui qui a pris la parole.
3- Je dis ce que je ressens, je ne « juge» pas autrui.
4- Le stage, offre ainsi de nombreuses occasions de travailler autour de cette notion de respect. Respect des personnes que l’on rencontre, quelles que soient leurs « différences », respect du travail d’autrui respect des lieux qui nous sont prêtés, etc.

Développer des aptitudes pas toujours reconnues

Ainsi, beaucoup révèlent à leurs camarades et à leurs enseignants des qualités insoupçonnées : sens des" relations humaines "et de l’accueil, capacité à l’écoute d’autrui, sens de l’organisation, aptitude au travail de groupe, habileté manuelle, talents artistiques de toutes sortes, capacité à résister au stress, etc.
Mais ces stages révèlent aussi leur fragilité (comme les nôtres d’ailleurs !) Ils ne sont donc pas forcément une expérience bénéfique, ils peuvent mettre en difficulté les mois intégrés, ceux qui sont psychologiquement fragiles. L’enseignant doit faire en sorte que le comportement de respect d’autrui protège ces élèves, Ce type de stage ne renforce pas systématiquement la cohésion du groupe classe. Il agit plutôt comme catalyseur de ce qui est latent dans le groupe.
Il peut conduire au dévoilement de tensions fortes au sein de la classe. Il reste que la tache proposée, les difficultés matérielles surmontées et l’aventure collective avec les mille anecdotes une mémoire commune donnent souvent au groupe plus de cohésion qu’il n’en avait au départ.

De la difficulté de l’évaluation
Le travail réalisé a sans doute fait progresser les élèves en leur permettant de développer leurs compétences dans des domaines essentiels. Ils ont ainsi appris à présenter leurs idées de manière ordonnée, à les communiquer clairement, à démontrer ce qu’ils affirment, à classer, confronter et hiérarchiser des informations recueillies, à se situer dans un espace inconnu au départ, à inscrire dans le temps l’évolution d’une société qu’ils découvrent. Cependant, noter le travail effectué est quasiment impossible tant les élèves se sont impliqués.

A travers les bilans écrits de fin de stage quatre points peuvent être soulignés :
- Les élèves soulignent qu’ils ont beaucoup travaillé mais autrement et avec plaisir.
- Ils ressentent une grande fierté d’avoir assumé les responsabilités confiées et d’avoir fait face « collectivement », malgré le trac, à la soirée finale avec les habitants.
- Ils expriment souvent la satisfaction d’avoir vraiment profité d’un moment riche de rencontres humaines.
- Enfin, ils manifestent leur plaisir d’avoir travaillé « côte à côte » avec les enseignants, d’avoir cherché à répondre avec eux aux questions qui se posaient.
Ce texte reconstruit après coup et rend intelligible une démarche qui a souvent été intuitive et tâtonnante. Au cœur de cette démarche, réside ma conviction profonde de l’intérêt géographique et même plus largement éducatif du voyage, au sens propre comme au sens figuré ; du lien profond entre voyage et éducation que Michel Serres évoque de très belle façon dans le tiers-instruit :
Aucune éducation n’évite le voyage. Sous la conduite d’un guide, l’éducation pousse vers l’extérieur. Pars .Sors .Sors du ventre de ta mère, du berceau, de l’ombre portée par la maison du père et des paysages juvéniles… Le voyage des enfants, voilà le sens nu du mot grec pédagogie. Apprendre lance l’errance.
Pierre Nicolas
Enseignant de géographie au Lycée Cavaillon


1- Pinchemel Ph., La face de la terre, colin,1994.
2 -Voir à ce propos les conseils de prudence que donne Ph. Meirieu au sujet de la pédagogie de projet. La logique de production peut prendre le pas sur la logique d’apprentissage, le bricolage se substituer à la réflexion, les moins compétents peuvent être marginalisés au nom même de la qualité du produit à élaborer. (La pédagogie entre le dire et le faire, ESF éditeur, page 125).
3- M. Serres, le tiers-instruit, BOURIN, 1991.


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