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La Revue l'Educateur
Dossier : QUELLE FORMATION POUR LES ENSEIGNANTS ?

Bruno Robbes
Maître de conférences en sciences de l’éducation,
Université de Cergy-Pontoise, IUFM

Alors que la formation professionnelle initiale et continue connait une dégradation sans précédent, n’est –il pas surprenant que l’on insiste autant actuellement sur la formation des enseignants à la prévention des situations de violence ?
Nous n’aborderons pas les éléments de conjoncture largement commentés par ailleurs préférant porter notre attention sur les contenus et les finalités des formations possibles. Nous avons toujours défendu l’idée qu’il était indispensable de prendre en compte dans la formation des enseignants ces dimensions soi-disant « peu nobles » de la profession où les professeurs ­ débutants mais pas seulement eux ­peinent à établir une discipline scolaire ou à exercer leur autorité en classe .Il est banal de dire que les conflits qui surviennent immanquablement dans les relations aux élèves, à défaut d’être résolus génèrent des situations potentiellement violentes, mais que fort heureusement, la plupart des situations d’enseignement ne connaissent pas une telle issue .En allant étudier de près comment les professionnels s’y prennent, il est possible de tirer des enseignements précieux .


Ce travail est d’autant plus utile que l’action en situation requiert non pas des « recettes » fonctionnant une fois pour toutes, mais des savoirs d’actions spécifiques, des professionnels qui s’apprennent et s’ajustent avec le temps, guidés par des principes d’action dont les jeunes enseignants ont besoin de se doter . Il convient donc ne pas négliger cette question de formation des enseignants à la prévention et à la gestion de situations génératrices de violence, mais à condition de l’aborder comme une dimension de la professionnalité et dans sa complexité au risque de réduire le travail enseignant à une entreprise de contention sociale alors que les phénomènes de déliaison qui affectent nos sociétés impliqueraient des décisions d’une tout autre nature .
Les propositions qui font l’actualité
Le 27 septembre 2010, le ministre de l’Education nationale organisait un séminaire sur « la formation à la prévention de la violence et à la tenue de classe »Il s’agissait de donner en priorité aux enseignants lauréats du concours n’ayant pas effectué de seconde année à l’IUFM ,ainsi qu’aux personnels des établissements sensibles du programme Clair, une formation à la prévention des violences en s’appuyant sur les propositions de conseil scientifique des états généraux de la sécurité à l’école. Trois axes étaient indiqués : la distribution d’un DVD sur la tenue de classe : la mise à disposition d’un portail de ressources intitulé « Tenue de classe, la classe côté professeur» ; des formations académiques de trois jours comprenant trois modules de douze heures de cours et vingt-quatre heures de travaux pratiques assurées par « une soixantaine de référents académiques chargés d’animer la formation des enseignants », ces derniers recevant en octobre «une formation spécifique de haut niveau durant une semaine » coordonnées par Eric Debarbieux, président du conseil scientifique.
Ces propositions méritent attention .Un premier document rappelle non seulement la nécessité d’une formation initiale de base « si on souhaite que les futurs enseignants soient capables de gérer efficacement les situations auxquelles ils auront à faire face au cours de leur carrière » mais aussi d’une formation continue. Il insiste sur la prise en compte des « éléments contextuels dans lesquels se transmettent les savoirs dans une classe » et cite les pratiques pédagogiques efficaces qui devraient être à la base de cette formation : « Celles visant la motivation scolaire, l’apprentissage coopératif, les climats démocratiques et la création d’une relation significative avec l’élève. » Plus complet le second document commence par reprendre le premier .Il redit la nécessité que le personnel scolaire connaisse d’une part les contextes, d’autre part les facteurs personnels, familiaux, sociaux et scolaires qui influent sur les comportements agressifs des élèves. Il recommande des démarches de formation allant dans le sens des travaux sur la professionnalisation enseignante : le professeur agit en prévention lorsqu’il crée « des environnements d’apprentissage sains » ;ses interventions d’urgence s’accompagnent d’«un retour réflexif individuel et collectif » (..) en vue de les bonifier de les ajuster le cas échéant et d’en faire profiter les collègues » .Enfin il préconise la mise en œuvre d’une véritable pédagogie de la formation des étudiants qui ne passe pas par « le seul modèle du cours magistral », mais par le travail en groupe, l’analyse de pratique, le théâtre – forum ou les techniques de dynamique de groupe. Il répertorie ensuite cinq grands domaines de connaissances et de compétences à acquérir ; connaissances théoriques de base sur la compréhension du phénomène de violence à l’école ; gestion de classe ; gestion et travail des groupes en équipe ; partenariats ; gestion de crise dans la classe. Il propose enfin deux modules –l’un pour la formation initiale, l’autre pour la formation continue des enseignants- de durées et formes comparables aux formations académiques, qui déclinent les verbes comprendre, prévenir et agir.
Limites de l’entreprise ?
Ces propositions ambitieuses constituent assurément une avancée .Dans la période actuelle, engager les enseignants dans un processus de formation qui prendrait en compte l’ensemble des dimensions répertoriées relèverait du défi .Les experts du conseil scientifique ne s’y trompent pas, qui dans leurs textes adressent de nombreuses mises en garde aux responsables politiques français .Ceci nous conduit à formuler quatre remarques.
La formation, le temps et la durée
Sans leur faire injure, on peut raisonnablement douter des capacités de formateurs, d’enseignants jeunes ou plus anciens, à assimiler un programme aussi dense en si peu de temps .De plus, les effets de la formation ne se décrètent pas. Nombre de recherches sur l’apprentissage nous enseignent que la formation n’est pas un « instantané », mais un processus qui se déploie dans la durée. Sa réussite dépend du projet (du désir ?) de l’apprenant d’aller vers le savoir en réponse à des besoins identifiés. Elle procède aussi de ses dispositions à interroger des représentations inadéquates à se laisser transformer par des représentations nouvelles qui peuvent le conduire à intégrer, à concevoir et à mettre en œuvre de nouveaux savoirs généralement accompagnés par un formateur .Nos scientifiques ne disent pas autre chose lorsqu’ils déclarent que « le problème de la violence à l’école, et plus largement les problèmes de discipline ou de gestion de classe ne sont pas des « extras » qu’un module de quelques heures suffirait à faire connaitre .La prévention de la violence nécessite une intégration dans les pratiques scolaires et éducatives quotidiennes, et une intégration des pratiques et attitudes dans l’éthos des personnels et futurs personnels ».
En conséquence, une formation qui vise l’efficacité oblige à concevoir un accompagnement non pas de la, mais des premières années du début de carrière des enseignants, c’est -à-dire de penser un continuum entre formations initiale et continue d’une part, à l’intérieur même de la formation continue d’autre part.
Quelle mise en œuvre pédagogique des formations ?
Les textes des experts ont défini des orientations et donné quelques indications de mise en œuvre pédagogique, mais celle-ci reste à faire. Former des formateurs d’enseignants en pointe sur les acquis de la recherche internationale dans le champ de la violence scolaire est-il suffisant ? Dire par exemple « que le travail en équipe [..,] centré sur l'atteinte d'un but commun, un partage équitable des tâches et le respect entre les membres est le meilleur facteur de protection possible contre la violence » ne résout pas la résistance de beaucoup d'enseignants au travail d'équipe. La formation, les conditions institutionnelles (activité peu reconnue dans le temps de travail, temps de présence du professeur dans l'établissement hors charge d'enseignement non défini), mais aussi la complexité inhérente à la pratique du travail en groupe (notamment en groupe d'apprentissage), sans doute enfin l'individualisme dominant sont quelques-uns des obstacles au passage du résultat scientifique à la mise en pratique. En outre, comment articuler ces savoirs théoriques avec l'expertise sur / de la pratique du métier d'enseignant, cette dimension des savoirs d'action tout aussi nécessaire au formateur ? Sur ce point, il serait utile de se référer à des dispositifs, à des contenus de formation éprouvés (bien qu'en voie de disparition !), mis en œuvre par des formateurs reconnus. Nous évoquerons trois exemples. Pendant de nombreuses années à l'IUFM de Créteil, des modules abordant les relations entre l'école et les familles ont été systématiquement proposés à tous les étudiants. Par ailleurs, ne pourrait-on pas associer aux formations à mettre en œuvre des formateurs expérimentés des mouvements pédagogiques, comme le suggère la commission Bauer, citant l'intérêt des stages de formation à la pédagogie institutionnelle pour travailler « l'apprentissage à la structuration d'un milieu consistant et contenant » en s'appliquant entre soi ce que l'on fera vivre ensuite aux formés ? Enfin, quelle place à l'analyse de pratiques professionnelles, qui s'appuierait sur des démarches repérables et éprouvées ? Ainsi, si les membres du conseil scientifique décrivent avec précision comment s'acquiert l'expertise professionnelle, en tirent-ils toutes les conséquences dans les dispositifs de formation qu'ils proposent ?
Peut-on concevoir de développer des formations à la prévention des violences à l’école tout en négligeant d'autres domaines, peut-être plus fondamentaux encore ? Autrement dit, s'il est établi que des corrélations fortes existent entre des facteurs qui contribuent à accroitre les risques de violence à l'école - en particulier chez les enseignants le niveau élevé de stress, la victimisation voire la démission avec l'insuffisance de la formation initiale - et donc, que des enseignants débutants mieux formés connaissent moins de problèmes de violence, une formation à la prévention des violences n'est-elle pas d'abord une formation pédagogique et didactique de base à la pratique de classe dans son fonctionnement ordinaire ?

Interroger les choix et les priorités

Nos spécialistes suggèrent d'ailleurs « que la place des disciplines scolaires demeure continuellement en toile de fond puisque la pédagogie et plusieurs aspects qui y sont liés de près (gestion de classe, climat scolaire motivant et stimulant, différenciation de l’enseignement) ne peuvent que faire partie des réflexions à avoir sur la création de climats scolaires .stimulants, sains et surs pour tous ». De même, dans son discours de clôture des états généraux de la sécurité à l'école, Éric Debarbieux s'indigne-t-il de l'opposition hexagonale entre transmission des savoirs et pédagogie, affirmant la nécessité d'une haute qualité des savoirs enseignants dans ces deux domaines. Il s'agit bien d'indiquer là qu'une entrée dans le métier sous l'angle exclusif de la violence serait problématique et pour le moins incomplète, à qui prétend permettre aux enseignants de la prévenir durablement. Tout en étudiant les phénomènes de violence, en analysant des situations difficiles spécifiques où la part est faite entre le spectaculaire, le grave et des faits parfois un peu vite qualifiés de violents alors qu'ils relèvent du développement normal de l'élève, donc aussi du travail des enseignants, il convient avant toute chose que ceux-ci reçoivent une solide formation pédagogique et didactique de base et collassent leur contexte de travail.

Choisir un angle pour la formation, en piochant parmi les résultats des recherches ceux qui répondent à quelque arrière-pensée de circonstance, c'est orienter la problématique de la violence dans un sens qui, au final, risque de négliger les apports des scientifiques.

La responsabilité du politique

Alors que nos collègues mettent en avant l'efficacité d'une prévention par la formation dans des domaines identifiés, le ministre, après avoir défait la part du pédagogique dans la formation initiale des enseignants, veut « que la formation à la prévention de la violence devienne un prérequis des concours de recrutement ». Il présente ses propositions non dans une perspective de prévention, mais en faisant prévaloir les seules dimensions de la crise et de la sécurité étroitement contrôlées par la tutelle, lorsqu'il assigne aux formateurs académiques la mission d'« étendre la formation de nos personnels à la sécurité sur l'ensemble du territoire national, en relation constante avec le ministère ». Le risque ici, c'est qu'à force d'instrumentaliser la violence en milieu scolaire à la poursuite de finalités qui ne coïncident pas avec les préoccupations des professionnels, nous ne passions à côté des situations qu'ils vivent et des réponses qu'ils attendent.

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