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La Revue l'Educateur
Dossier : Géographicité et enseignement de la géographie

Jean-François Thémines
Juillet 2006
Agrégé d’histoire-géographie, Docteur en géographie
Professeur des Universités en géographie (23°section CNU)
Chercheur attaché à ESO-Caen , UMR ESO (Espaces géographiques et Sociétés) 6590 CNRS


Deux acceptions sont reconnues à la notion de géographicité (Robic, 2005). La première
correspond à ce qui est considéré comme géographique dans l’activité des géographes à un
moment donné de l’histoire de leur discipline. La seconde, qui est notre référence, correspond
à une interrogation sur l’origine et la nature de la connaissance géographique, en ce qu’elle a
d’universel, lié à la condition de tout être humain confronté à un monde dans lequel il apprend
à vivre en société. Le géographe postule alors que la connaissance géographique est
universelle avant que d’être spécifiée, codifiée dans des contextes sociaux, parmi lesquels
figure le contexte scientifique. En ce sens, la géographie est « la relation des sociétés
humaines avec la Terre […] leur action sur la Terre […] Toute action humaine vise à donner
un sens à la Terre. Nous y incorporons de la valeur, nous y incorporons de la pensée. Les
hommes ne peuvent pas se passer de constructions d’espaces » (Pinchemel, 1992, p.49).


L’appropriation de l’étendue terrestre

Tout groupe social, tout individu est en effet tenu pour vivre, de prendre en compte l’étendue
terrestre et de se l’approprier. On peut appeler spatialisation (Dardel, 1990) cette obligation
de prendre en compte l’étendue terrestre pour vivre. La spatialisation est l’opération de
qualification par laquelle un être humain organise l’étendue au contact de son corps (présence
physique) ou « à distance » (présence mentale) en fonction de ses besoins. Il y a qualification
des objets et des personnes ainsi distingués dans l’étendue, en ce que l’être humain en
question leur confère une valeur qui fonde la relation qu’il établit avec eux.
L’appropriation de l’étendue terrestre répond à une intention, un projet, une finalité. La
géographicité est un « modèle d’action, donc de pratiques et de connaissances » (Raffestin,
1989, p.29). Elle établit l’espace à pratiquer en objet de savoir (savoir s’orienter, se
reconnaître, se déplacer, accéder à une ressource etc.) et en « lieu(x) de l’existence ». Pour
désigner ces deux pans indissociables de l’expérience géographique (l’espace objet de savoir,
l’espace lieu(x) de l’existence), E. Dardel évoque d’une part sa valeur « ustensile » (Dardel,
1990, p.11) et d’autre part « son sens d’abord vécu et une valeur affective » (ibid., p.15).
L’appropriation de l’étendue terrestre implique les notions de :

- distance : elle sépare les individus, les groupes, leurs établissements. Elles peuvent être
mesurées et franchies dans la visée du contrôle ou de l’aménagement d’un territoire, mais
elles sont plus souvent appréhendées qualitativement dans la vie quotidienne comme
éloignement (près de, loin de). La production sociale d’espace implique des logiques
d’éloignement (cloisonnement, zonage, ségrégation, etc.) ainsi que des logiques de
rapprochement (transport, commerce, télécommunications, formes diverses de
rassemblement, etc.) ;

- direction : ligne à suivre pour parvenir quelque part, elle est nécessaire dans la pratique,
pour franchir des distances qui séparent de ce, celui ou ceux dont on a besoin. Le plus
souvent, des repères familiers et partagés par un petit groupe suffisent à se diriger. Par contre,
pour le bon fonctionnement d’activités qui impliquent de nombreux groupes, un système
unifié de coordonnées peut s’avérer nécessaire. La notion de direction permet aussi
d’identifier des contrées, des régions au-delà de l’horizon (par là-bas, au-delà de etc.) ;

- limite : point, ligne ou aire qui sépare ce qui est facilement accessible de ce qui ne l’est pas
facilement ou pas du tout, qui sépare le connu de l’inconnu, ce qui est recherché de ce qui est
rejeté. Les limites sont fonction des raisons et des moyens de la mobilité (ou de l’immobilité)
des individus et des groupes, ainsi que des obstacles qui leur sont opposés, matériels
(aménagement) ou immatériels (coût, information) ;

- situation : ensemble des relations établies par la rencontre en un lieu donné, de personnes,
de biens, d’informations, de capitaux, en provenance et/ou à destination d’autres
localisations. Ce contact suppose le franchissement des distances entre les lieux concernés.
La circulation tend à produire une limite qui sépare alors l’aire qui s’organise en fonction de
cette circulation, d’autres aires.
Ces propriétés de l’espace terrestre : distance, direction, limite, situation, sont prises en
compte dans la vie sociale, simultanément avec d’autres propriétés non spatiales du monde
social. Cela peut se faire inconsciemment pour les actes les plus répétés, de façon plus
réfléchie dans des circonstances moins ordinaires. Le géographe, quant à lui, mène une
exploration systématique des façons qu’ont les individus et les groupes qu’il étudie, d’utiliser
ces propriétés.

Les discours géographiques

L’appropriation de l’espace terrestre s’appuie, entre autres, sur des discours géographiques.
La notion de discours implique l’activité d’un sujet énonciateur dans un contexte déterminé.
Un discours géographique propose une mise en ordre spatiale du monde. Lorsqu’un
géographe communique les résultats de ses travaux dans une thèse, un article ou une
intervention orale, il produit un discours géographique sur le monde. Le discours scientifique
obéit à des conditions de production et de communication de la connaissance géographique
déterminées par la communauté scientifique. On peut aussi considérer que des discours non
scientifiques établissent ou prennent en compte un ordre spatial, dans le but d’informer, de
convaincre, de séduire, de mobiliser etc. Beaucoup de ces discours que nous qualifierons aussi
de géographiques sont validés par leur efficience immédiate ou légèrement différée, ou encore
par la reconnaissance sociale de leur utilité future : une information donnée par un passant,
qui permet d’arriver à bonne destination dans une ville inconnue, un reportage
photographique sur un territoire lointain qui produit un agréable effet de dépaysement, un
cours de géographie à l’Ecole élémentaire ou dans l’enseignement secondaire.
On peut dès lors considérer que la notion de géographicité est adaptée à la description et à
l’interprétation des discours de géographie scolaire. En effet, d’une part, l’universalité
(postulée) de ce rapport à l’espace terrestre le rend apte à constituer le cadre d’analyse de
l’ensemble des discours géographiques énoncés dans les classes de géographie. D’autre part,
la géographie scolaire française a classiquement une mission non seulement de transmission
de connaissances valides, opératoires, pour comprendre le monde, mais aussi de construction,
pour chaque génération d’élèves, d’une identité collective et de valeurs. La notion de
géographicité paraît donc appropriée pour étudier ce qui est intentionnellement produit dans
un acte qui n’est pas que de « pure » connaissance, puisqu’il soutient aussi la construction
d’identités et de valeurs.

Trois manières de penser le monde en géographie

Si tous les discours géographiques ont en commun de découper, ordonner, hiérarchiser
l’espace, leurs contenus1 sont cependant variables. Cette diversité peut être ramenée à
quelques grands idéal-types qui peuvent servir de repères pour l’analyse des productions de
professeurs ou d’élèves en classe de géographie. Nous proposons dans cette perspective, de
partir des « manières de penser le monde en géographie » identifiées par D. Retaillé, pour
caractériser trois idéal-types permettant d’analyser la diversité des discours géographiques).
Ces trois manières de penser le monde en géographie sont proposées par D. Retaillé comme
des repères pour caractériser non seulement des discours, mais plus largement la construction
de la connaissance géographique.

• La première manière consiste en un « exercice de nomination et de mise en tableau pour
décrire une chose et parfois un être. » (Retaillé, 2000, p.276) ; « […] dominée par la
matérialité de la Terre [elle] privilégie la nature héritée et les aménagements apportés par
les générations antérieures […]. Cette Terre habitat est d’abord le milieu, l’environnement
immédiat, la ressource qui s’exploite » (ibid. p.274-275).

• La deuxième manière privilégie « la mesure et la mise en ordre pour inscrire [les sociétés]
dans la dimension spatiale de la terre » (ibid., p.276). Par conséquent, « c’est la position
occupée par rapport aux autres qui importe dans une coprésence dépassant l’expérience
immédiate » (ibid., p.275).

• Enfin, la troisième manière se situe sur le « niveau de perception et d’intelligence [auquel]
ont été ou sont produits les projets » (ibid., p.276). D. Retaillé identifie ainsi un niveau de la
« conception idéelle qui guide la compréhension des choses concrètes et les actions
immédiates » (ibid., p.276).
Ces trois manières « ne sont pas contradictoires […] mais à la fois successives et
complémentaires dans la construction de la connaissance » (ibid., p. 276).

Pour préciser ce que sont ces trois manières de penser le monde en géographie, nous les
décrivons maintenant à partir de trois catégories spatiales élémentaires.
Les trois catégories élémentaires dont nous nous servons pour décrire les manières de penser
le monde en géographie sont : l’ici, l’ailleurs et les confins. La troisième catégorie (les
confins) rassemble les espaces et les lieux qui, du point de vue d’un acteur ou d’un
observateur (ce peut être un géographe, un professeur de géographie ou des élèves), sont « là
où les choses diffèrent, là où s’opère la transition vers l’ailleurs ou vers l’autre » (Robic,
2000). Ce « là où » peut correspondre soit à une limite franche assimilable mentalement ou
graphiquement à une ligne, soit à une aire plus ou moins profonde de contact, de transition ou
de succession de limites.
Pour D. Retaillé, « ici, ailleurs sont les deux premiers repères de la géographie spontanée, le
second exprimant la conscience que la distance sépare et différencie alors qu’ici est la
preuve « vivante » de l’existence » (Retaillé, 1997, p.41). Mais si ces deux repères sont
nécessaires à la circulation physique et mentale des personnes, ils sont aussi indispensables à
la géographie scientifique. Celle-ci doit en effet reconstruire les systèmes de relations établies
dans les sociétés par la distance, de telle façon qu’elle donne à comprendre la différenciation
de l’espace terrestre. Or, R. Brunet indique que « Le fait d’être ici ou ailleurs est créateur de
différence sociale, compte tenu des oppositions de systèmes géographiques, d’accessibilité »
(Brunet, 1992, p.147). Etre ici ou ailleurs constitue donc pour le géographe, la condition
fondamentale de la participation d’un acteur individuel ou collectif, au fonctionnement d’une
société.

De la même façon, la catégorie des passages et des confins est pertinente pour l’analyse des
discours géographiques. En effet, la confrontation de l’individu avec le monde suppose qu’il
franchisse des seuils. « Pour chacun de nous, le monde commence là, derrière la porte qui
isole. Ainsi, de seuil en seuil –la famille, la tribu, l’Etat, la civilisation-, je franchis des filtres
qui me disent comment connaître » (Retaillé, 2000, p.183). De son côté, la géographie
scientifique s’attache à étudier les transitions, les passages d’une contrée à l’autre (Robic,
2000) ainsi que les discontinuités (Brunet, 1997). « Isthme, passage, seuil, col etc. Ces mots
[de la géographie française du début du XXe siècle] sont portés à la fois par les métaphores
organicistes, physionomiques ou architecturales et par une représentation explicite de la
nécessaire articulation entre les lieux » (Robic, 2000, p.107). « La discontinuité […] est dans
les structures et les dynamiques, dans le fonctionnement de systèmes et de sous-systèmes
[spatiaux] différents » (Brunet, 1997, p.306).

Chacune des trois manières de penser le monde articule différemment les trois catégories
élémentaires de l’ici, l’ailleurs et les confins ou les passages.

* La première manière cherche à établir une connaissance du territoire étudié (ici), qui ne
s’appuie ni sur une comparaison avec d’autres territoires (ailleurs), ni sur l’examen critique
des limites (confins) imposées pour son étude ou pour sa pratique. La représentation de
l’unité et de la différence se cale sur l’opposition entre un ici partagé, familier, et un ailleurs
d’une nature différente, fondamentalement autre. L’altérité est repoussée derrière la limite
qui sépare l’ici de l’ailleurs.

* La deuxième manière cherche l’accès à des généralités qu’une connaissance qui ne
s’appuierait que sur l’ici, telle que nous venons de la décrire, ne permet pas d’établir. Le
projet de connaissance vise l’organisation de l’espace en des territoires différents (ici comme
ailleurs). La catégorie des confins est associée à l’idée de discontinuité, c’est-à-dire d’une
rupture franche ou progressive, au contact de deux systèmes de relations. La représentation
de l’unité et de la différence est ancrée à l’idée que sont à l’œuvre, en des territoires distincts,
des processus d’appropriation de l’étendue terrestre en partie similaires. Au sein d’un
ensemble de territoires, il existe des systèmes de relations que l’on retrouve quelque soit le
territoire de l’ensemble considéré, ce que R. Brunet appelle un chorotype (Brunet, 1992,
p.98). La différence ou l’altérité correspond à ce qui n’est pas partagé par l’ensemble, à ce
qui est dissemblable pour chaque territoire de l’ensemble, à ce qui lui est particulier. Du
coup, il peut y avoir du même et de l’autre, ici comme ailleurs.

* La troisième manière vise à comprendre en quoi les projets, les intentions, les valeurs des
acteurs orientent, en action, ici et ailleurs la production d’espace terrestre. L’espace
géographique est alors conçu comme un agencement organisé par les actions et les
interactions des acteurs. La catégorie des confins prend de l’importance, car c’est à partir des
façons qu’ont ces acteurs de rechercher, d’exploiter, de consentir à ou de refuser, pour des
motifs divers, les écarts et les contacts entre eux, que l’on appréhende l’organisation de
l’espace géographique.

Ces trois manières de penser le monde en géographie peuvent constituer des repères pour
l’analyse des rapports à l’espace terrestre mobilisés et construits dans les discours
géographiques. Dans un contexte, une circonstance et pour un acteur donné, les contenus
donnés à l’ici, à l’ailleurs et aux confins, manifestent donc ce rapport à l’espace terrestre que
nous appelons géographicité. Dans la géographie scolaire, on peut ainsi analyser les contenus
de discours géographiques articulés au moyen du langage cartographique (Fontanabona,
2006 ; Thémines, 2006). On peut aussi considérer que nombre d’artefacts, d’objets et de
lieux, sont conçus et produits à des fins d’apprentissage social, en fonction de façons de
concevoir et d’articuler ces catégories élémentaires. Il est donc approprié de rechercher de
quel(s) type(s) de géographicité la géographie scolaire est porteuse, non seulement dans ses
discours, mais aussi dans ses objets spécifiques (programmes, manuels).

Références bibliographiques :
BRUNET, R. (1997) « La discontinuité en géographie : origines et problèmes de recherche »,
Entretien avec C. Grasland et J.-C. François, L’Espace géographique, n°4, p.297-308
BRUNET, R. (1992) Les mots de la géographie Dictionnaire critique. Paris, Reclus/ La
Documentation française, 470 p.
BRUNET, R. (1987) La carte mode d’emploi. Paris, Fayard/RECLUS, 269 p.
DARDEL E. (1952 réed.1990) L’homme et la terre Nature de la réalité géographique. Paris,
Editions du CTHS, 199 p.
FONTANABONA (2006) « Quels croquis de géographie au baccalauréat », Mappemonde,
n°81 (1-2006) http://mappemonde.mgm.fr/actualites/croq_bac.html
PINCHEMEL, P. (1992) « La géographie en perspectives ». in : Enseigner la géographie du
collège au lycée, Journées d’Etudes nationales. Amiens, CRDP de Picardie, 169 p.
RETAILLE, D. (2000) « Penser le monde », in : Lévy J. et Lussault M., Logiques de l’espace
et esprit des lieux Géographes à Cerisy, Paris, Belin, Coll. Mappemonde, p.273-286
RETAILLE, D. (1997) Le monde du géographe, Paris, Presses de Sciences Po, 284 p.
ROBIC, M.-C. (2005), « Géographicité », in : Hypergeo, www.cybergeo.presse.fr, site
consulté en avril 2005
ROBIC, M.-C (2000), « Confins, routes et seuils : l’au-delà du pays dans la géographie
française du début du XXe siècle », Panoramiques, p.193-179
THEMINES, J.-F. (2006) « Connaissance géographique et pratiques cartographiques dans
l’enseignement secondaire », Mappemonde, n°82 (2-2006)
http://mappemonde.mgm.fr/num10/articles/art06201.htm

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