L'étude de cas, une démarche nouvelle en géographie

Date 19/02/2013 15:10:22 | Sujet : Dossier

Jean-François Joly

Proposé en 2000 par le Groupe technique disciplinaire de géographie, l'étude de cas a constitué une rupture dans la conception des programmes de 2de par une approche thématique et des notions transversales qui ont permis d'appréhender les savoirs de cette discipline aux différentes échelles du local et du global.


L'introduction de l'étude de cas en géographie fut motivée par l'examen critique de ce qu'était le cours de géographie de 2de : des pratiques pédagogiques largement dominées par le cours général magistral illustré par quelques exemples, donnant de la géographie l'image d'une matière rébarbative, réduite à des savoirs à apprendre. D'un point de vue épistémologique, cette géographie scolaire n'intégrait pas l'évolution de la géographie universitaire devenue science humaine à part entière, s'appuyant sur des concepts clés intégrés dans une approche systémique. Désormais, le programme est constitué de sept thèmes (en fait six sont à traiter, les littoraux et les montagnes étant au choix) qui doivent être abordés à partir d'études de cas.

Entrée dans l'étude du thème

Le traitement de chacun des thèmes se fonde sur l'examen d'une situation concrète, en prise avec le réel. Placée en début de séquence, cette étude de cas s'étend sur la moitié du temps imparti au traitement du thème, soit trois ou quatre heures de cours. L'étude de cas est donc première, ce qui la différencie de l'exemple qui vient généralement en illustration d'une démonstration générale. L'approche ne part donc pas d'une théorie illustrée par des exemples, mais vise, de manière inductive, à construire avec les élèves un savoir fondé sur le maniement de concepts mis en relation. Les élèves se constituent ainsi un bagage qui leur permet d'appréhender d'autres espaces, au-delà de leur diversité. L'étude de cas doit alors intégrer les problématiques principales du thème et couvrir les notions fondamentales du programme. Il ne s'agit en aucune façon d'analyser un lieu pour lui-même mais d'en valider l'exemplarité ; ceci suppose des choix précis, une rupture avec toute tentation d'exhaustivité qui brouillerait les problématiques précises du programme.


L'échelle de l'étude de cas

L'étude de cas peut s'inscrire dans des espaces de dimension variable, allant de l'échelle locale (une agglomération, un port. . .) à l'échelle sous-continentale (la répartition de la population en Asie orientale), en passant par les échelles : régionale (l'eau au Moyen-Orient) ou nationale (nourrir les hommes en Inde). Il s'agit, pour chaque étude de cas, de s'interroger sur l'échelle la plus pertinente pour aborder les problématiques du thème. Une échelle privilégiée cependant: l'échelle moyenne. En effet, la trop grande échelle risque d'appauvrir la réflexion, de verser dans l'exceptionnalisme : un espace trop restreint sera plus difficilement représentatif et mis en perspective. À l'inverse, la trop petite échelle constitue une approche trop générale et théorique même s'il faut choisir des situations géographiques assez riches pour intégrer l'ensemble des problématiques du thème. L'emboîtement d'échelles s'avère le plus souvent nécessaire: un phénomène étudié à une échelle donnée implique des références à d'autres échelles. Un littoral portuaire ne peut se comprendre qu'en prenant en compte l'avant-pays et un arrière-pays souvent international. Le port du Havre est aussi bien un port en eaux profondes soumis localement aux marées que la porte océane liée à Paris à l'échelle nationale qu'un port du Northen Range en concurrence avec Anvers, Rotterdam à l'échelle européenne, qu'une étape européenne des lignes Tour du Monde des grands opérateurs mondiaux comme Maersk ou Evergreen. L'étude de cas principale peut être complétée par une ou deux autres études de cas, abordées plus rapidement et qui permettent d'approfondir une notion, de changer d'échelle ou d'introduire des comparaisons.


Un enseignement ancré

La dramatique actualité des deux dernières années sur le thème des risques a permis aux enseignants de proposer aux élèves une réflexion plus distanciée que celle des journalistes sur le tsunami qui a frappé l'Asie du Sud-Est ou sur le cyclone Katrina qui s'est abattu en Louisiane. Sur le thème des espaces urbains, on devine aisément les effets positifs du choix par l'enseignant d'une métropole qu'il connaît très bien, sur laquelle il a une riche documentation plutôt que de traiter celle proposée par le manuel. L'étude de cas est aussi un moyen d'élargir le regard géographique sur des horizons qui ne se limitent pas aux lieux imposés et récurrents des programmes qui donnent parfois l'impression aux élèves qu'ils étudient le même espace: une ville comme New York peut ainsi être support de cours dans quatre niveaux ( 6e, 3e, 2de, terminale).

Cette souplesse de fonctionnement facilite l'ancrage de l'enseignement de la géographie dans des questions qui se posent à nous au quotidien. Ainsi, une mise en perspective d'enjeux de sociétés en partant de situations concrètes permet de motiver, d'interpeller les élèves et donc de participer à leur apprentissage de la citoyenneté au-delà de l’acquisition de savoirs. La généralisation d'une démarche d'éducation à l'environnement pour un développement durable (EEDD) promue officiellement en juillet 2004 renforce cette portée citoyenne qui doit faire réfléchir les élèves à certaines pratiques, à certains usages des ressources, à la définition du bien-être, aux rapports pays pauvres/ pays riches. Les modes d'aménagement des territoires se trouvent mis dans une perspective ancrée dans votre vie de tous les jours.


La conceptualisation

Cependant, le traitement du programme ne peut pas prendre la forme d'une simple addition ou juxtaposition d'études de cas. La méthode suppose donc une seconde étape qui insère l'étude de cas dans une réflexion plus large en évitant les généralisations systématiques qui déboucheraient sur des schémas modèles et des typologies. Faute de quoi, ne seraient retenus que les caractères particuliers des lieux étudiés, et ces connaissances ponctuelles seraient vidées de leur sens.
Chaque étude de cas doit donc être replacée dans son contexte planétaire. Ainsi, le changement d'échelle offre l'occasion de demander où et sous quelles formes proches ou identiques la situation géographique analysée dans l'étude de cas se retrouve dans le monde. Pour autant, il ne faut pas esquiver les situations où le phénomène se reproduit différemment et mettre en évidence d'autres réponses apportées ailleurs aux mêmes problèmes d'aménagement ou d'environnement. La conceptualisation de l'étude de cas s'effectue donc à partir de planisphères, de cartes à petite échelle et du cours qui, lui aussi, sera centré sur les problématiques induites par le thème et les sous thèmes. A la fois thématique et spatiale,


Les modes d'aménagement des territoires se trouvent mis dans une perspective ancrée dans votre vie de tous les jours.

elle articule le local et le global, le particulier avec le général. Elle permet d'élargir les problématiques, d'enrichir, le cas échéant, l'approche notionnelle, d'aborder certains aspects non envisagés par l'étude de cas, voire ses limites. Il serait artificiel et vain de penser qu'une étude de cas, malgré l'attention portée à son choix, balaie systématiquement l'ensemble de la réflexion désirée. C'est cette mise en perspective qui différencie fondamentalement l'étude de cas de l'exemple illustratif.


Une démarche de pédagogie active

L'étude de cas place les élèves en position de réflexion et de travail personnel. À partir d'un dossier de documents, ils sont amenés à relever des informations, à les mettre en relation, à confronter les documents, à les questionner, à émettre des hypothèses, à les valider, à dégager des problématiques.
L'étude de cas est par ailleurs un support très flexible: l'enseignant a la liberté et la responsabilité d'effectuer une sélection ciblée en fonction de la problématique choisie, du temps imparti, du niveau de la classe. Enfin, l'exercice se prête très facilement à la pédagogie différenciée par exemple par le nombre variable de questions ne portant que sur un document ou impliquant un croisement de documents.


Bilan et perspective de l'étude de cas

La construction de séquences pédagogiques à partir d'études de cas est désormais entrée dans les mœurs pédagogiques et a certainement contribué à la bonne appréciation du programme de 2de de géographie par une majorité de collègues qui sont historiens de formation.
En fait, la pratique des études de cas suppose une double évolution plus profonde dans l'approche de la matière :
- Sur le fond, elle participe à une vision rénovée de la géographie, désormais science humaine structurée autour de notions transversales dont la spécificité est l'approche spatiale sous-tendue par la maîtrise de la logique systémique.
- Sur la forme, l'usage de l'étude de cas implique que l'élève soit acteur central de la réflexion donc que le cours magistral, même dialogué ne constitue pas la pratique pédagogique dominante voire exclusive.
À cet égard, après changement total du groupe technique disciplinaire en novembre 2001, la rédaction des programmes de classes de 1re et de terminale s'est située dans une perspective de continuité minimaliste vis-à-vis de ce virage pris dans le programme de classe de 2de. En classe de 1re, trois études de cas sont proposées sur des espaces prédéfinis. En classe de terminale, la pratique des études de cas disparaît, semblant incompatible avec les épreuves du baccalauréat.

On peut espérer que l'attention récente portée aux nouveaux territoires (par exemple, toute une série de colloques organisés par l'Inspection générale et la DATAR en 2004-2005) donne aux études de cas toute la place qu'elles méritent pour, à l'échelle de la France et de l'Europe, donner les clés de compréhension de nos territoires de vie. Cette échelle est en effet privilégiée pour valoriser l'apport des études de cas: l'articulation de l'analyse d'espaces concrets et d'un « savoir penser » général. S'il serait appauvrissant de privilégier l'échelle locale pour l'ensemble des thèmes, il est paradoxal qu'après avoir balayé les continents du monde avec les six études de cas de la classe de 2de, ce soit les espaces de la France et de l'Europe qui soient réduits à la portion congrue en matière d'études de cas. Une nouvelle lecture du programme de classe de 1re serait à cet égard bienvenue.

Jean-François Joly,
Professeur de géographie, lycées Claude Monet et François 1er,
Le Havre.





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