Des jeux de rôles en géographie

Date 19/02/2013 15:09:29 | Sujet : Dossier

Yannick Mével
Le problème avec l’ECJS c’est que ce qui fait question n’est pas discutable et que ce qui est discutable ne fait pas question ou comment et sur quoi peut-on débattre quand on est tous d’accord ? De l’importance du conflit, même artificiel, dans le débat. Un témoignage passionné.
C’était un exercice de géographie en seconde, sur un thème du programme : « le phénomène touristique et ses implications sur l’aménagement et l’occupation du territoire ». Je posais la question : faut-il construire un village de vacances de type Club-Med à Assinié en Côte-d’Ivoire ?

Un Club-Med en Côte-d’Ivoire ?
Je distribuais des documents (un dossier important pour des élèves de seconde : cinq à six pages chacun) et je distribuais des rôles : président du Club-Med, villageois, premier ministre de Côte-d’Ivoire, opposant politique, écologiste européen, pêcheur ivoirien, journaliste-dessinateur…les élèves travaillaient leurs dossiers seuls puis en commission par rôle (cinq Premiers ministres ensemble, cinq pêcheurs ensembles, cinq présidents du Club-Med, etc.).
Et puis venait la première séance de débat : faut-il construire un Club-Med à Assinié ? Si oui comment ? Si non que faut-il faire à Assinié ? Cinq tables où chaque rôle était représenté. Après une heure de débat, une nouvelle phase de travail en commission par rôle était organisée pour affûter les arguments et les stratégies ; puis une seconde heure de débat qui devait déboucher sur des rapports individuels de chaque personnage. Quelle empoignade ! J’étais parfois obligé de séparer les combattants…et toujours de m’excuser auprès des collègues qui occupaient les salles voisines… ça c’était du débat ! [J’ai des traces de tout ça : fiche de présentation, dossier documentaire, travaux écris et dessins d’élèves sur le débat, devoir final, fiche d’évaluation…]
Mais ça prenait du temps et on faisait plus de sociologie, de droit, d’éducation au politique que de géographie (les données spatiales échappaient le plus souvent au débat malgré mon acharnement à mettre des documents centrés là-dessus, malgré mes recommandations et mes relances quand je passais de groupe en groupe) . Alors quand le programme a changé, j’ai arrêté.
Quand ça swingue plus
Deux ans après, voilà l’ECJS et la « divine surprise » du débat argumenté au programme ! Youpi ! Je sais un peu faire, j’ai déjà fait, j’aime plutôt ça… ça va swinguer !
Il faut que les élèves choisissent les thèmes des débats à l’intérieur des grandes orientations, disent les instructions. Moi j’ai des élèves très gentils qui sont tout à fait d’accord pour jouer le jeu et choisir sagement des thèmes de débat et constituer des dossiers, et lire les dossiers, et venir débattre après avoir lu… mais ça n’a pas fait de débat pour autant !
Je suis sans doute trop exigeant mais pour moi un débat est réussi quand des opinions contradictoires s’affrontent et que les protagonistes en viennent à argumenter de façon de plus en plus précise. Je rêve d’un débat comme ça. Ça fonctionnait du tonnerre quand je l’organisais autour de la question d’Assinié !
Alor pourquoi ça n’a pas vraiment pris l’an dernier ? Est-ce la didactisation qui a tué le débat ? Sûrement pas. Elle était encore plus forte avec Assinié !
Tiens, par exemple, il ya eu le débat sur le travail au noir. Un thème choisi par les élèves, pas mal préparé par un groupe énergique qui avait trouvé des documents et des cas intéressants. En plus, on avait vu ensemble la promesse des frères Dardenne, qui pose la question avec une grande subtilité. Eh bien, ça n’a pas swingué !
De quoi débat-on quand en est tous d’accord ?
Vraiment tous d’accord ? C’est-à-dire que les enjeux des débats sont difficiles à concevoir d’emblée… Ce que le travail doit d’abord construire, c’est cela : faire émerger des enjeux ! Mes élèves ne sont pas stupides, ils ont bien vu ce qui faisait débat, ce qui posait problème, ils ont bien repéré des cas limites où les certitudes vacillaient. Mais ils étaient tous d’accord pour reconnaître qu’il s’agissait là de cas limites où les certitudes vacillent ! Et « blanc, point barre », comme on dit. Après ça je pouvais ramer en leur disant : « Bon, d’accord, c’est des cas limites, mais c’est justement là qu’il faut prendre position, chercher des arguments, déterminer des directions pour agir… » Pour m’entendre répondre : « Ben, pas vraiment, comment voulez-vous qu’on ait, nous, des opinions alors que des adultes bien plus informés que nous n’en ont pas ! » Ou pire : « Et vous qu’est-ce que vous en pensez ? » (« Hou la la, surtout ne réponds pas, ne te mets pas à faire un cours sur la question… ».
Quoi que j’y fasse, cette question n’était pas la leur… Non pas qu’ils ne la rencontraient pas dans leur vie quotidienne. Dans la classe il y avait des élèves dont les grands frères vont travailler sur les terrasses de bistrot, en Belgique, l’été, en se cachant dans la cave quand un inspecteur se pointe… Mais ça n’a pas fait débat. « Ouais… c’est peut-être bien, c’est peut-être pas bien. On peut pas juger, c’est pas bien de juger … c’est à eux de savoir ce qu’ils font…moi ? Je le ferais ? Je sais pas… peut-être… de toute façon on peut pas se mettre à la place des autres… » Comme une impression de régresser.
Comment pouvait-il y avoir un vrai débat entre ceux qui n’étaient pas concernés et ceux qui craignaient de s’engager dans un débat où ils pourraient avoir à se remettre en cause ? … Sous le regard d’un prof qui, par principe pédagogique, refusait lui-même de s’impliquer au-delà de l’énoncé de la loi ou de données sociologiques et historiques, beau modèle de laïcité et … de dégonflette !
Alors, cette année, je vais revenir à Assinié, c’est-à-dire construire les débats en fabriquant des conflits « artificiels », des jeux de rôle, où il sera permis de ne pas être d’accord parce que ça sera pour jouer.
En tout cas l’ECJS ça m’amuse bien, voilà que je reprends des questions autour de pratiques que j’avais mises en veilleuse ! Comme quoi si ça ne fait pas toujours réfléchir mes élèves… laissez-moi quelques mois et je vous raconterai ça !
Yannick Mével,
Professeur d’histoire géographie au lycée Angellier de Dunkerque et formateur associé à l’IUFM de Lille.




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